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Ururimi n’ubuhanzi bw’ibihangange! (Cyriaque Ngoboka)

Ururimi n’ubuhanzi bw’ibihangange! (Cyriaque Ngoboka)

Jean Claude Mugenzi by Jean Claude Mugenzi
August 24, 2026
in PODCAST
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Video en Kinyarwanda; Notre réflexion en Français. 

LA BEAUTE DE LA VRAIE MUSIQUE A L’AGE DE LA VITESSE ET DU BRUIT

Et si le problème, aujourd’hui, n’était pas que nous n’aimons plus la musique ? Nous l’aimons nous en consommons énormément, mais parlons de talent et de qualité. On est ensemble? Eh bein … « Crier n’est pas chanter ». Cette phrase de Cyrique Ngoboka, musician passionné de la culture musicale rwandaise, m’est restée en tête après notre conversation. Elle paraît simple, presque évidente, et pourtant, elle dit beaucoup de notre époque. Nous vivons dans un monde où tout semble devoir être plus rapide, plus fort, plus bruyant, plus visible. La musique elle-même n’échappe pas à cette accélération : on produit, on publie, on écoute, on passe à autre chose. Nous n’avons jamais eu autant de musique à notre disposition, ni autant de moyens de la faire entendre. Mais écouter vraiment demande autre chose que des écouteurs et une connexion internet [ces deux-là sont quasiment omniprésents]. Cela demande du temps, de l’attention, une certaine disponibilité intérieure. Car chanter n’est pas seulement produire un son, pas plus que faire de la musique ne consiste simplement à aligner des notes. Il y a dans la musique quelque chose qui demande à mûrir, à respirer, à être entendu — parfois même dans ce qui ne se dit pas.

C’est peut-être pour cela que certaines œuvres restent avec nous pendant des années, tandis que d’autres disparaissent quelques secondes après leur écoute. La différence n’est pas toujours dans la qualité de la voix ou dans la sophistication de la technologie utilisée. Elle se trouve souvent ailleurs : dans ce que l’artiste a réellement vu, ressenti, travaillé et voulu transmettre. Et plus profondément encore : est-ce que nous donnons encore à la musique le temps de nous dire quelque chose ? C’est ce genre de questions que je continue de me poser, et de poser, après cet entretiens avec Mr Ngoboka.

Beaucoup de gens connaissent cet artiste à travers la musique. Mais au fil de notre échange, j’ai découvert — ou plutôt redécouvert — que notre conversation dépassait largement la question de savoir comment chanter, diriger une chorale ou reconnaître une belle voix. Nous parlions de quelque chose de beaucoup plus vaste : de ce que l’esthétique fait à l’être humain.

Ngoboka a utilisé une expression qui m’a pris de court: « Umuziki uhumura ubwonko » — la musique « ouvre » ou « aère » le cerveau. Et je me suis demandé : qu’est-ce qui se passe réellement en nous lorsque nous chantons ? Qu’est-ce qui se passe dans le cerveau, dans le cœur, dans le corps, lorsque la voix, le rythme, les mots et même le silence se mettent à travailler ensemble ? Cela m’a ramené à quelque chose de profondément rwandais : notre tradition orale.

Avant que l’écriture ne devienne notre principal moyen de conserver le savoir, nous mémorisions autrement; nous chantions, nous récitions, nous répétions. Les proverbes eux-mêmes, me rappelle Mr Ngoboka, étaient souvent portés par une certaine musicalité. La mémoire n’était pas seulement une fonction du cerveau; elle était presque une pratique collective. Aujourd’hui, nous avons des téléphones, des ordinateurs, des disques durs, le cloud. Nous pouvons enregistrer presque tout. C’est merveilleux. Mais une question dérangeante demeure : Est-ce que le fait de pouvoir tout conserver nous a peut-être rendus moins capables de retenir ? Vous vous rappelez sans doute des poèmes de plusieurs centaines de vers transmis oralement de génération en génération … Eh bien, une fois que c’est poétique, c’est déjà un chant.

Ngoboka m’éclaire alors là-dessus … ‘tout poète est chanteur, mais tout chanteur n’est pas poète’: Un chanteur peut avoir une voix extraordinaire, et peut émouvoir des milliers de personnes. Mais le poète possède quelque chose d’autre : la capacité de créer des mots et des images, produire des idées, convoquer des émotions qui n’existaient pas encore. Le chanteur peut alors prendre cette création et lui donner une seconde vie. Voilà pourquoi les noms de Byusa, Iyamuremye, Ngirabanyiginya, Cyprien Rugamba et d’autres grands créateurs ne devraient pas être uniquement des noms que nous citons avec nostalgie. Ils devraient nous poser une question : Qu’est-ce qui leur permettait de créer des œuvres qui résistent au temps ?

Et pourquoi, à une époque où nous avons plus d’outils que jamais — ordinateurs, logiciels, intelligence artificielle — avons-nous parfois l’impression que quelque chose s’est perdu ? Peut-être que ce qui manque n’est pas la technologie. Peut-être que c’est le temps … Le temps d’apprendre, le temps d’écouter, le temps de recommencer, le temps de se tromper, le temps de regarder un lieu, une personne ou une idée suffisamment longtemps pour y découvrir quelque chose que les autres ne voient pas.

Une chanson de cinq ou huit minutes peut parfois prendre des mois de travail. Et nous nous demandons : mais qu’a-t-il bien pu faire pendant tout ce temps ? Peut-être exactement ce que fait un véritable artiste : attendre que l’idée soit suffisamment mûre avant de la servir aux autres. Nous vivons pourtant dans un monde qui récompense la vitesse … produire vite, publier vite, réagir vite, obtenir des vues vite … Mais la beauté, elle, exige souvent une période de gestation.

«Crier n’est pas chanter.» donc, comme l’énonce éloquement Mr Ngoboka. Cela vaut pour les médias, cela vaut pour nos conversations, cela vaut pour l’éducation, les réseaux sociaux, en ce sens: On peut parler beaucoup et ne rien faire comprendre. On peut écrire énormément et laisser le lecteur dans la confusion. On peut ‘produire/faire’ [gukora] une ‘chanson’ chaque semaine, mais il y a de fortes chances qu’elle ne soit jamais une oeuvre. On peut avoir une excellente caméra, un excellent microphone, les meilleurs logiciels, la meilleure intelligence artificielle… et ne rien avoir à dire. Et puis il y a la langue.

Ngoboka me dit, en substance, que ‘parler, c’est déjà chanter’ … Ici j’ajusterais pour dire ‘bien parler’. Chaque langue possède sa propre musicalité; on est d’accord? On ne chante pas le Wolof comme on chanterait le Mandarin. On ne prononce pas le Kinyarwanda comme le Français, ni vice-versa d’ailleurs [LOL]. En effet, chaque langue possède son rythme, ses respirations, ses intonations, ses silences, ses accents. Et lorsque nous massacrons cette logique, nous faisons plus que mal parler. Nous risquons de faire perdre le sens. Une phrase peut être techniquement correcte et pourtant mal sonner.

Et cela me fait penser à nos médias. Nous sommes entrés dans une époque où certains parlent comme si la ponctuation était devenue un obstacle, ou un signe de ringardise de la part du locuteur … à éviter donc! Pas de respiration. Pas de pause. Pas de silence. Tout doit aller vite, et, dans certains cas, faire comme si on cherchait une idée qui ne vient pas, alors qu’on lit un script!

Et pourtant le silence est d’or. Il y a des choses qu’il ne faut pas dire … Il y a des choses qu’il faut laisser à celui qui écoute [ou qui regarde, puisque nous avons fait un détour, mérité, du côté des médias en général]. Et parfois, le silence communique davantage qu’une phrase supplémentaire. C’est aussi ce qui m’a frappé dans ce que Ngoboka disait du chef de chœur. Après des semaines ou des mois de répétition, il peut arriver un moment où le chef n’a plus besoin de parler … Un regard suffit; un geste, une respiration, et les choristes comprenent. ‘C’est une forme de symbiose’, explique-t-il.

Mais cette symbiose ne vient pas d’un raccourci. Elle vient de la répétition, de l’écoute, de la confiance, du temps passé ensemble … il faut s’entrainer. Mais nous cherchons aujourd’hui des outils capables de faire en quelques secondes ce que les êtres humains ont mis des années à apprendre. Mais peut-être que certaines choses ne doivent justement pas être accélérées … cette touche humaine!

Ngoboka, avec ses décennies dans la musique religieuse, m’a aussi dit quelque chose qui m’a profondément touché : «Bien chanter, c’est prier deux fois». Moi j’ai envie de sortir cette phrase du seul contexte religieux. Parce qu’elle dit quelque chose de fondamental sur l’art. Le véritable art peut transformer celui qui le reçoit. Une belle musique peut calmer des personnes qui étaient en colère. Elle peut réveiller une mémoire. Elle peut nous faire voir un lieu autrement, à l’image de l’éloge à la localité de Muhororo par l’Abbé Byusa Eustance, à Cyangugu et Gisenyi par Iyamuremye Saulve, ou à Kibuye et Kibungo par Masabo Nyangezi.

La musique peut même, pendant quelques minutes, nous faire sortir de nous-mêmes. Et c’est peut-être cela, au fond, que l’artiste apporte à une société : une autre manière de voir. Un artiste peut regarder la chaine de montagnes de Huye et nous faire découvrir et apprécier un endroit que nous pensions connaître – à l’image de cet immense artiste qui y composa un beau chant religieux [peut-être a-t-il déchifré, en observant ce massif la partition du créateur qui le plaça là!].

Aucun artiste ne se contente de reproduire ce qu’il voit. Il ajoute à ce lieu son regard, son expérience, son émotion. Il ne se contente pas de nous montrer le monde autrement. Il augmente notre capacité à le voir. Une sorte de réalité augmentée — mais sans écran, sans logiciel, sans intelligence artificielle interposés. Seulement un regard humain, suffisamment profond pour nous faire voir ce que nous avions devant les yeux depuis toujours. C’est pourquoi l’artiste a aussi une responsabilité.

Eh bien l’art ne se contente pas de divertir; il forme le goût; il façonne les sensibilités; il peut élever une société, mais il peut aussi l’abaisser. Certaines choses, lorsqu’on les entend ou les lit souvent, finissent par nous paraître normales. C’est pourquoi ce que nous produisons dans les médias n’est jamais complètement innocent. On ne peut pas plonger dans l’eau et prétendre ne pas être mouillé. On ne peut pas vivre constamment dans le bruit sans que le bruit finisse par entrer en nous. Et on ne peut pas nourrir continuellement une société de médiocrité sans que sa perception de la beauté finisse par en pâtir. Alors je reviens à ma question du début : Est-ce que nous savons encore écouter ?

Peut-être que The Deep Take devrait justement être un petit espace pour réapprendre cela: Écouter quelqu’un jusqu’au bout; écouter ce qui se trouve derrière ses mots; écouter le silence entre deux phrases; écouter la question cachée derrière une réponse; écouter l’artiste non pas simplement comme quelqu’un qui produit du contenu, mais comme quelqu’un qui peut nous permettre de voir le monde autrement.

Et peut-être que, dans cette époque de vitesse et de bruit, le premier geste artistique n’est pas de produire davantage. C’est de s’arrêter; écouter; regarder; réfléchir. Et puis, lorsque nous avons enfin quelque chose à dire, prendre le temps de bien le dire. Parce que, finalement, comme me l’a rappelé Ngoboka : ‘[bien] parler, c’est déjà chanter’. Alors, dans ce que nous disons, dans ce que nous créons, dans ce que nous partageons avec les autres… sommes-nous vraiment en train de chanter — ou sommes-nous simplement en train de crier ?

Merçi.

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