LES ARBRES QUI RACONTENT LE RWANDA:
Un patrimoine dans l’ombre.
Y aurait-il des arbres que nous regardions sans vraiment les voir? Ils sont là, au bord des routes, sur nos collines, ils font les enclos de certaines maisons, ils sont près des sources ou au milieu de paysages qui nous semblent familiers. Nous les appelons par leur nom, parfois. Nous nous asseyons à leur ombre. Nous passons devant eux tous les jours. Mais savons-nous ce qu’ils racontent ou leur pouvoir?
C’est cette question qui m’est restée de ma conversation avec J.Pierre Kanyandekwe, un chercheur passionné et gardien des connaissances liées aux arbres traditionnels rwandais. Une conversation qui, au-delà des arbres eux-mêmes, m’a amené à réfléchir à quelque chose de beaucoup plus vaste : notre rapport à notre propre héritage culturel et historique. Car les arbres traditionnels ne sont pas seulement une affaire de botanique. Ils constituent une sorte de bibliothèque vivante du Rwanda. Une bibliothèque dont les livres ne sont pas rangés sur des étagères, mais enracinés dans notre sol, et de façon éparse.
L’une des choses les plus frappantes est de constater à quel point nous, Rwandais, pouvons être proches de notre patrimoine tout en étant devenus étrangers à une partie de sa signification. Syndrome ‘bangamwabo’ diraient certains … cela ne devrait-il pas nous interpeller, nous inviter à nous questionner? Nous avons beaucoup appris à regarder vers l’avenir – ce qui est évidemment nécessaire. Nous parlons de technologie, d’innovation, de transformation économique, de développement, de modernisation. C’est important, j-en conviens … Mais dans cette course vers demain, que faisons-nous de ce qui nous a construits hier ?
Un arbre traditionnel pouvait être associé à une pratique médicinale, à une croyance, à un rituel [royal ou mondain], à une manière d’organiser l’espace, à une histoire familiale ou communautaire. Il pouvait être utilisé pour certains besoins matériels, mais aussi porter une signification symbolique. Et parfois, son nom a survécu dans un lieu alors que la mémoire qui expliquait ce nom a presque disparu. C’est là que la question de la toponymie devient particulièrement intéressante.
Au Rwanda, de nombreux noms de lieux – de collines surtout mais de personnes aussi – sont intimement liés à la nature : aux arbres, aux plantes, aux cours d’eau, aux reliefs, aux activités humaines et aux événements qui ont marqué les communautés. Nous continuons à prononcer ces noms.
Mais savons-nous toujours pourquoi cet endroit s’appelle ainsi ? Kimihurura, Kimisange, Kimironko, Muhanga, et beaucoup d’autres encore, Kanyandekwe même … tous liés aux arbres. Que se passera-t-il lorsqu’un enfant nous demandera : « Papa, Maman, pourquoi cet endroit [ou cette personne] porte-t-il [elle] ce nom ? » Et que nous ne saurons pas lui répondre ? ‘Tuzarya indimi’ comme on dirait en Kinyarwanda [se fourvoir avec un degré d’ambarras/honte, sans trouver la bonne explication]? La disparition d’une connaissance ne fait pas toujours de bruit. Parfois, elle commence simplement par une question d’enfant à laquelle plus personne ne sait répondre.
Un arbre peut être une pharmacie, une archive et une destination touristique. Il serait pourtant réducteur de considérer ce patrimoine uniquement sous l’angle nostalgique. Ces connaissances peuvent avoir une valeur contemporaine réelle. La première est évidemment liée à la connaissance des usages médicinaux traditionnels des plantes. Il ne s’agit pas de romantiser toutes les pratiques anciennes ni de remplacer la médecine moderne par des croyances non vérifiées. Il s’agit plutôt de reconnaître que les générations précédentes avaient accumulé une connaissance empirique considérable de leur environnement — une connaissance qui mérite d’être documentée, étudiée et, lorsque cela est scientifiquement pertinent, valorisée.
Dans un monde où la biodiversité, les plantes médicinales et les savoirs autochtones suscitent un intérêt croissant, pourquoi l’Afrique devrait-elle toujours être uniquement le lieu où l’on vient chercher des ressources ou des connaissances pour ensuite les transformer ailleurs ? Notre patrimoine peut aussi devenir une source de recherche, d’innovation et de création de valeur chez nous. Le père Kayinamura avait, dans les années quatre vingt, réussi à encadrer beaucoup de guerisseurs traditionnels, et, dans une certaine mesure, pu les faire valoriser dans la sociéte et dans le milieu médical. Notre Kanyandekwe contemporain pourrait prendre la relève, et je le crois dans la bonne voie.
Mais il existe également une dimension touristique. Imaginez un tourisme qui ne se contenterait pas de montrer au visiteur des paysages magnifiques, mais qui lui raconterait ce que ces paysages signifient. Un arbre peut devenir un point d’entrée vers une histoire, une histoire peut conduire à une pratique culturelle, une pratique peut conduire à une langue, la langue peut conduire à un lieu, et le lieu peut conduire à une meilleure compréhension du peuple qui l’habite. C’est ainsi que le patrimoine devient vivant.
Le véritable danger n’est peut-être pas de couper les arbres, mais de perdre leur histoire. Nous avons évidemment raison de nous préoccuper de la conservation des arbres et de la biodiversité. Mais il existe une autre forme de disparition, plus silencieuse : la disparition du sens. Un arbre peut continuer à pousser alors que la connaissance qui l’accompagnait disparaît. Le tambour royal viellissant du Busigi en est un exemple triste … ‘il n’y aurait plus d’arbre spécifique destiné à en créer un autre’ avait déclaré avec beaucoup de tristesse à Kanyandekwe. C’est en fait ce souci qui a fait naître en lui la mission de ‘sauver’ nos arbres traditionnels.
Un nom d’arbre peut rester alors que son origine s’efface. Le paysage peut survivre alors que la mémoire qu’il portait n’est plus transmise. Et lorsque cela arrive, nous perdons plus qu’une information. Nous perdons une partie de notre capacité à comprendre qui nous sommes. Le patrimoine culturel n’est donc pas uniquement constitué de monuments, de palais, d’objets anciens, de danses ou de vêtements traditionnels. Il est également dans les mots que nous employons, dans les noms des lieux, dans les histoires racontées par les grands-parents, dans les gestes, dans les plantes, dans les arbres, dans la manière dont une société ancienne observait, nommait et organisait son environnement.
Alors que transmettrons-nous ? C’est probablement la question qui me paraît la plus importante après cette conversation. Nous voulons que nos enfants soient ouverts au monde. Qu’ils parlent plusieurs langues. Qu’ils maîtrisent les technologies. Qu’ils soient capables de travailler à Kigali, Nairobi, Johannesburg, Paris ou New York. Mais nous devons aussi leur donner quelque chose qui leur permette de répondre à une question apparemment simple : « D’où venons-nous ? » Pas uniquement au sens politique ou historique. Mais dans le sens intime, quotidien, culturel. Pourquoi ce lieu s’appelle-t-il ainsi ? Pourquoi cet arbre était-il important ? Pourquoi nos anciens utilisaient-ils telle plante ? Pourquoi certaines pratiques existaient-elles ? Que signifiaient-elles ? Qu’est-ce qui, dans ces connaissances, relève de la croyance ? Qu’est-ce qui relève de l’observation ? Qu’est-ce qui peut être confirmé scientifiquement ? Qu’est-ce qui mérite simplement d’être conservé comme mémoire culturelle ?
Nous n’avons pas besoin de tout accepter du passé pour tout documenter. C’est une distinction essentielle. Préserver un patrimoine ne signifie pas refuser la modernité. Cela signifie refuser l’amnésie. Il faut cependant faire de notre patrimoine une question de présent. Peut-être devons-nous donc changer notre manière de regarder ces arbres. Ne plus seulement demander : « À quoi sert cet arbre ? » Mais aussi : « Quelle histoire porte-t-il ? » Et ensuite : « Que pouvons-nous en faire aujourd’hui ? »
Documenter les connaissances des anciens avant qu’elles ne disparaissent. Identifier les arbres et les plantes qui ont une importance culturelle. Relier ces connaissances à la toponymie. Encourager les chercheurs à étudier leurs propriétés. Intégrer davantage ce patrimoine dans l’éducation. Créer des parcours touristiques qui racontent les paysages plutôt que de simplement les montrer. Et surtout, faire parler ceux qui savent encore. Parce qu’il existe probablement, dans nos villages, nos familles et nos communautés, des personnes qui possèdent une partie de cette mémoire. Elles ne sont peut-être pas professeurs d’université. Elles n’ont peut-être jamais publié de livre. Mais elles sont parfois les derniers détenteurs d’une connaissance qui ne se trouve dans aucun manuel.
Ne pourrions-nous pas un jour voir des chercheurs étrangers venir étudier, documenter et valoriser des connaissances que nous avions sous les yeux depuis des générations – tandis que nous-mêmes les aurions laissées disparaître? Quelle ironie! Quelle perte culturelle! Mais ce serait aussi une perte économique, scientifique et touristique.
Le Rwanda a beaucoup investi dans son image, son patrimoine, son tourisme et sa capacité à raconter son histoire au monde. Les arbres traditionnels peuvent participer à cette histoire. Mais pour cela, il faut d’abord que nous-mêmes nous sachions les regarder. Peut-être est-ce finalement cela, le véritable enjeu de cet épisode. Il ne s’agit pas seulement de sauver des arbres. Il s’agit de sauver les histoires que les arbres nous racontent.
Parce qu’un peuple qui oublie de lire les traces laissées par ses ancêtres risque, un jour, de ne plus comprendre les paysages dans lesquels il vit. Et peut-être que la meilleure manière de transmettre cet héritage à nos enfants n’est pas de leur dire simplement : « Voilà un arbre traditionnel rwandais. » Mais de pouvoir leur dire : « Voilà pourquoi cet arbre comptait pour ceux qui nous ont précédés. Voilà ce qu’ils savaient. Voilà ce qu’ils croyaient. Voilà ce que nous avons appris depuis. Et voilà ce que nous choisissons, à notre tour, de transmettre. »
Facile, non?

