L’ECOLE DE LA RESILIENCE, DE LA SOLIDARITE, ET DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE
De l’exil à l’éducation, de la solidarité à l’engagement politique. Une réflexion à partir de notre conversation avec l’honorable Antoine Somayire.
Et si certaines des trajectoires qui ont façonné le Rwanda contemporain s’étaient aussi forgées dans les salles de classe de l’exil ?
Notre conversation avec l’honorable Antoine Somayire, ancien élève du Collège Saint Albert de Bujumbura, nous invite à explorer cette question. Derrière le parcours d’un homme se dessine une expérience collective : celle de familles rwandaises réfugiées qui, confrontées à l’incertitude du lendemain, ont refusé que leurs enfants en paient le prix en renonçant à l’éducation.
L’histoire de Saint Albert nous intéresse donc au-delà de l’école elle-même. Elle pose une question fondamentale : que peut construire une communauté lorsqu’elle décide de ne pas laisser les circonstances décider seules de son avenir ?
Une école née d’un refus
Pour les familles rwandaises contraintes à l’exil, scolariser un enfant relevait du parcours du combattant. L’accès à l’éducation, la précarité et l’incertitude menaçaient les perspectives de toute une génération.
Face à cette situation, des intellectuels et d’anciens étudiants rwandais réfugiés, notamment à Kinshasa et à Bruxelles, se mobilisèrent pour trouver les moyens de créer une école. Ainsi naquit le Collège Saint Albert, dans des conditions que Somayire résume par une formule éloquente : « Avec peu de moyens, mais beaucoup de volonté ».
Cette formule mérite que l’on s’y attarde … Une institution n’est pas toujours le produit de ressources abondantes ou d’un environnement favorable. Elle peut aussi naître d’une décision collective : celle de créer ce qui manque, parce que son absence aurait des conséquences trop lourdes.
Des enseignants réfugiés dispensaient des cours sans véritable salaire, vivant souvent d’un simple pécule. Leur engagement allait au-delà de la transmission des connaissances. En maintenant une possibilité d’apprendre, ils contribuaient à préserver la dignité, l’autonomie et les perspectives d’avenir d’une communauté fragilisée.
Saint Albert fut ainsi plud qu’une réponse aux besoins scolaires. Il fut une manière de reprendre une part d’initiative sur un avenir que l’exil avait rendu incertain.
Apprendre dans des conditions inégales
Cette volonté collective ne supprimait pas les obstacles. Selon le témoignage de Somayire, les candidats rwandais réfugiés devaient obtenir 70% à l’examen d’admission, contre environ 50%, voire 49%, pour les élèves burundais. Ces seuils, tels qu’il les rapporte, illustrent les contraintes auxquelles les jeunes réfugiés estimaient devoir faire face.
Pour eux, réussir exigeait plus qu’une ambition scolaire. Il fallait de la discipline, une capacité d’adaptation et une conscience précoce de la valeur des occasions qui se présentaient. Certains parcouraient de longues distances, depuis Masisi ou Walikale jusqu’à Uvira et Bujumbura, pour poursuivre leurs études. À seize ans, il fallait déjà apprendre à organiser son existence autour d’un objectif dont la réalisation n’avait rien d’acquis.
L’école constituait aussi un espace de solidarité. Beaucoup d’élèves ne disposaient pas d’un foyer où retourner. Le surnom «Mpunzi School» – l’école des réfugiés – exprimait clairement cette réalité. Certains travaillaient dans de petits commerces pendant les vacances afin de subvenir à leurs besoins. Il ne s’agit pas de romantiser la précarité ni de prétendre qu’elle forge nécessairement le caractère. Il s’agit de comprendre ce que ces jeunes ont dû mobiliser pour continuer à apprendre, et ce que leur environnement scolaire leur permettait de construire ensemble.
L’adversité était une condition partagée ; elle ne ramenait pas, à elle seule, un projet commun. Celui-ci prenait forme à travers l’éducation, l’entraide et les relations qui se nouaient au sein de l’établissement.
Une école dépassant la salle de classe
Le Collège Saint Albert fut également un lieu de rencontres, de discussions et de formation … informelle aussi. Les échanges entre étudiants et les conseils des enseignants portaient non seulement sur les études, mais aussi sur la situation des réfugiés, leur avenir et les possibilités d’une action collective.
Dans ce contexte, l’école devint un carrefour communautaire et politique. Des rencontres associatives contribuèrent à rapprocher des personnes et des réseaux. Certains de ces milieux entrèrent ensuite en contact avec RANU, devenu plus tard le Front Patriotique Rwandais (FPR). De nombreux anciens élèves participèrent à la lutte armée lancée par le FPR en octobre 1990.
Cette trajectoire historique soulève une question qui dépasse le cas de Somayire : à quel moment un lieu conçu pour transmettre des connaissances devient-il aussi un lieu où se construit une conscience collective ? Une école rassemble des personnes autour d’un objectif immédiat – apprendre. Mais elle peut aussi créer des relations durables, faire circuler des idées et permettre à des individus de confronter leurs expériences. Lorsque les élèves partagent des préoccupations qui dépassent leur situation personnelle, ces échanges peuvent contribuer à l’émergence de réseaux et de formes d’engagement.
Cela ne signifie ni que tous les anciens élèves partageaient les mêmes convictions, ni que leur parcours politique était écrit d’avance. L’histoire ne se réduit pas à un enchaînement automatique entre éducation, solidarité et mobilisation. Le contexte comptait aussi : l’exclusion ressentie par les réfugiés, les tensions diplomatiques et les contraintes qui pesaient sur les activités politiques dans leurs pays d’accueil. Entretenir des contacts entre les différentes implantations du mouvement et sa direction pouvait nécessiter de la discrétion, parfois à l’occasion de déplacements ordinaires.
Saint Albert apparaît ainsi comme l’un des lieux où des trajectoires individuelles ont pu se croiser et où des liens sociaux ont pris une signification qui dépassait le cadre scolaire.
Après la mobilisation, la responsabilité de gouverner
L’engagement politique ouvre cependant une autre question : que devient une mobilisation lorsqu’elle doit se traduire en institutions, en décisions et en coexistence politique ? Les négociations d’Arusha, la participation du FPR aux institutions de transition et les tentatives de conciliation entre différentes forces politiques ouvrirent un nouveau chapitre. Il fallait faire coexister des visions divergentes, établir des règles communes et affronter les forces hostiles à la paix. Le génocide des Tutsi en 1994, perpétré par le gouvernement de Kigali, bouleversa ce processus.
Cette rupture rappelle qu’aucune trajectoire historique n’est linéaire. La capacité à s’organiser, à se mobiliser et à former des cadres ne suffit pas, à elle seule, à garantir la paix ou la réussite d’un projet politique. Les circonstances, les rapports de force et les choix des acteurs comptent également.
Le parcours de Somayire permet néanmoins de revenir à une dimension plus personnelle de cette histoire : après ses études universitaires, il retourne au Collège Saint Albert pour y enseigner, et d’en assurer la direction pendant une année. Il reprit ensuite sa profession de pharmacien.
Ce retour donne à la solidarité une autre signification. Elle n’est plus seulement ce que l’on reçoit lorsque l’on en a besoin. Elle devient aussi la responsabilité de transmettre ce que l’on a appris et de contribuer, à son tour, à l’institution qui a rendu ce parcours possible … ‘Give back’, n’es-ce pas?
Ce que Saint Albert nous laisse
Somayire résume une part essentielle de son expérience en ces termes : «Lorsqu’on est acculé ou persécuté, il faut chercher des solutions en soi-même». Cette réflexion sur la responsabilité individuelle prend toute sa portée lorsqu’on la rapproche de l’histoire collective du Collège. Chercher des solutions en soi-même ne signifie pas nécessairement agir seul. L’expérience de Saint Albert montre précisément comment l’initiative individuelle peut prendre une autre dimension lorsqu’elle s’inscrit dans une capacité collective à s’organiser.
Des familles ont cherché à maintenir l’accès à l’éducation. Des enseignants ont accepté de transmettre leur savoir dans des conditions difficiles. Des élèves ont poursuivi leurs études malgré les obstacles. Des relations se sont nouées, des réseaux se sont constitués et certains anciens élèves ont ensuite participé à la vie politique du Rwanda.
Il ne faut ni idéaliser l’exil ni attribuer à une seule école le mérite de trajectoires historiques complexes. Mais cette expérience nous invite à regarder autrement ce qu’une institution peut rendre possible. Une école ne se contente pas de préparer des individus à trouver leur place dans le monde. Elle peut aussi leur permettre de réfléchir ensemble au monde dans lequel ils veulent vivre – et à ce qu’ils sont prêts à faire pour le transformer.
C’est peut-être là que réside la portée la plus durable de Saint Albert : non dans la promesse que l’adversité produit nécessairement des réussites, mais dans la démonstration qu’une communauté peut transformer une difficulté partagée en capacité d’action.
Merci, Honorable Somayire, pour ce retour sur une expérience collective, et pour votre service.

